Juste une voix d’enfant.
Et un tatouage.
C’est tout ce qu’il a fallu pour arrêter l’agent Bastien Moreau en plein pas, comme si le temps lui-même avait appuyé sur pause.
Il patrouillait dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, suivant son itinéraire habituel, lorsqu’une petite chose frôla sa jambe. Bastien baissa les yeux, s’attendant à voir un chat errant ou une feuille tombée.
À la place, il croisa le regard d’un petit garçon — pas plus de quatre ans — bien trop immobile pour son âge. L’enfant ne fixait ni l’uniforme, ni l’insigne, ni l’équipement à la ceinture.
Ses yeux étaient rivés sur l’avant-bras droit de Bastien.
« Monsieur, » dit le garçon d’une voix douce, presque respectueuse, « mon papa avait le même. »
L’enfant leva le doigt et pointa directement le triskèle breton tatoué sur la peau de Bastien.
Bastien sentit sa poitrine se serrer.
Ce symbole n’était pas courant. Ce n’était pas une mode. Et de toute sa vie, il n’avait connu qu’une seule autre personne portant exactement la même marque.
Son frère jumeau.
Étienne.
Ils ne s’étaient pas parlé depuis cinq ans.
Cinq années de silence nées de l’orgueil, de l’amertume, et d’une dispute si violente qu’elle avait tout effacé. Bastien ne savait même plus où Étienne vivait — s’il était encore à Lyon, ou s’il avait disparu pour de bon.
Bastien s’accroupit pour se mettre à hauteur de l’enfant.
« Comment tu t’appelles, champion ? » demanda-t-il doucement.
« Léo, » répondit le garçon sans hésiter. « J’habite là-bas… avec Madame Sylvie. »
Il pointa un immeuble ocre, bien connu.
Le foyer municipal pour enfants.
Le pouls de Bastien s’accéléra.
Un enfant placé. Un tatouage rare. Et une description qui lui paraissait déjà dangereusement familière.
« Tu te souviens de ton papa ? » demanda Bastien prudemment. « Il était comment ? »
Léo hocha la tête avec enthousiasme. « Il était grand. Comme vous. Cheveux bruns. Yeux verts. »
Puis son sourire s’effaça. « Mais après il a changé. Il oubliait des choses. Maman pleurait beaucoup. »
Yeux verts. Cheveux bruns. Grand.
C’était Étienne.
Bastien déglutit difficilement. « Et… tes parents, ils sont où maintenant ? »
Léo baissa les yeux vers les pavés, frottant sa chaussure.
« Je sais pas. Madame Sylvie dit que mon papa a disparu. Maman dit qu’elle reviendra me chercher un jour. »
Avant que Bastien puisse répondre, une femme se hâta vers eux, l’inquiétude gravée sur le visage.
« Léo ! » le gronda-t-elle avec douceur. « Combien de fois je t’ai dit de ne pas t’éloigner ? »
Elle rapprocha l’enfant, se plaçant instinctivement entre lui et Bastien. Ses yeux évaluèrent la posture de Bastien, son uniforme, son insigne.
Sylvie Dubois. La directrice du foyer.
« Ça va, » dit Bastien rapidement. « On discutait juste. »
Léo s’agrippa à la manche de Bastien. « Madame Sylvie, regardez. Il a le même tatouage que mon papa. »
Le visage de Sylvie se vida de sa couleur.
Elle resserra sa main sur celle de Léo. « On rentre. Maintenant. »
Bastien se redressa. « S’il vous plaît… attendez. Si vous me le permettez… je crois que je peux aider. »
Elle hésita, le scrutant. La fatigue marquait ses traits — celle des gens qui portent trop de chagrin trop longtemps.
« Vous connaissez quelqu’un avec ce tatouage ? » demanda-t-elle.
« Mon frère, » répondit Bastien. « Il s’appelle Étienne Moreau. »
Sylvie expira lentement, comme si elle relâchait un souffle retenu depuis des années.
« Venez, » dit-elle à voix basse. « Il faut qu’on parle. »
À l’intérieur, le foyer était modeste mais impeccable. Sylvie conduisit Bastien dans un petit bureau et referma la porte pendant que Léo partait jouer.
« Léo est arrivé ici il y a deux ans, » commença-t-elle. « On l’a trouvé en pleurs, tout seul, place Bellecour. Il répétait un seul prénom : Étienne. »
L’estomac de Bastien se noua.
« Sa mère ? » demanda-t-il.
« Elle s’est présentée quelques jours plus tard. Épuisée. Enceinte. Elle a dit qu’elle ne pouvait pas s’occuper de lui pour le moment. Depuis, elle appelle une fois par mois — de numéros différents. Elle demande des nouvelles de Léo… mais elle raccroche dès que je lui demande quand elle revient. »
« Et Étienne ? »
Sylvie ouvrit un tiroir et fit glisser un dossier sur le bureau.
« D’après elle, il a disparu des mois avant l’arrivée de Léo. Après un accident. Elle disait qu’il était confus. Oubliant. Parfois, il ne reconnaissait même plus sa propre maison. »
Bastien pressa ses doigts contre ses tempes.
« Pourquoi je n’ai rien su ? »
« Parce que vous étiez en colère, » répondit Sylvie doucement. « Et l’orgueil peut être aussi destructeur que la négligence. »
Elle marqua une pause, puis sortit une photographie.
Étienne y apparaissait, plus maigre que dans les souvenirs de Bastien. À côté, une jeune femme tenait un bébé.
« Elle, c’est Élise, » dit Sylvie. « Et ce bébé, c’est Léo. »
Les mains de Bastien tremblèrent.
« Je dois le retrouver. »
« Doucement, » le prévint Sylvie. « Il y a des procédures. Pour Léo. »
« Je ferai tout ce qu’il faut. »
Cette nuit-là, Bastien fouilla de vieilles boîtes jusqu’à retrouver une photo : lui et Étienne à dix-huit ans, leurs tatouages tout neufs brillants sur la peau.
Il posa des jours. Il fouilla hôpitaux, registres, dossiers.
Et il finit par découvrir la vérité.
Étienne avait été hospitalisé à Marseille après un accident de moto. Deux mois dans le coma.
Une infirmière se souvenait de lui. « Quand il s’est réveillé, il ne reconnaissait personne. Une femme enceinte venait tous les jours. Il ne savait pas qui elle était. »
De retour à Lyon, Léo enroula ses bras autour des jambes de Bastien.
« Madame Sylvie dit que vous connaissez mon papa. »
« Oui, » répondit Bastien. « Très bien. »
« Quand vous le trouverez, » chuchota Léo, « dites-lui que je me souviens encore de notre chanson. »
Et il la chanta.
La berceuse que Bastien et Étienne avaient inventée enfants.
Bastien suivit la piste jusqu’à Arles. Une petite maison bleue. Un jardin.
« Étienne, » dit-il.
L’homme leva les yeux, perdu. « Est-ce que je vous connais ? »
Bastien remonta sa manche. « On s’est fait ça ensemble. »
Puis, tout bas : « Et tu as un fils. Il s’appelle Léo. »
Étienne s’effondra sur une chaise. « Je rêve de lui. »
« Ce ne sont pas des rêves. »
Ils retournèrent à Lyon.
Quand Léo vit Étienne, il sourit. « C’est vous, l’homme de mes rêves. »
« Je suis ton papa, » murmura Étienne.
Un an plus tard, Léo dessina sa famille. Sur chaque personnage, il avait dessiné le même tatouage.
« Comme ça, » expliqua Léo, « on ne se perdra plus jamais. »
Et Bastien comprit.
Les familles ne se reconstruisent pas toujours en se souvenant du passé.
Parfois, elles se reconstruisent en se choisissant — chaque jour, encore et encore.